Comment fonctionne l’EMDR?

Personne ne sait vraiment comment les différentes formes de psychothérapies agissent au plan neurobiologique (sur le cerveau). On sait cependant que si une personne est très bouleversée lors d’un événement difficile, son cerveau n’intègre pas l’information comme il le ferait en temps habituel : la situation difficile se cristallise, se bloque. Si bien que lorsque la personne y pense, elle revit les émotions et les sensations pénibles souvent avec la même intensité qu’au moment de l’événement : les odeurs, les images, les sons, les pensées négatives, les sensations physiques, les affects, etc. sont demeurés les mêmes. A long terme, ces souvenirs «figés» dans le cerveau risquent d’avoir des effets néfastes qui peuvent interférer avec le fonctionnement quotidien de la personne, sur sa façon de voir son monde, sur ses relations avec autrui et sur sa manière de se considérer elle- même.

L’EMDR semble agir directement sur le fonctionnement neurologique en rétablissant la capacité du cerveau à traiter l’information. Ainsi, après les sessions d’EMDR, les images, les sons, les sensations et les émotions envahissantes initiales ne sont plus réactivés lorsque la personne repense à l’événement. On se rappelle encore de l’événement, mais sans la détresse intense. On pense que l’EMDR agit de la même manière que la phase de rêve, pendant laquelle les yeux bougent rapidement, ce qui vient faciliter la «digestion» du matériel emmagasiné lors de nos expériences. On peut donc considérer que l’EMDR est une thérapie ayant des bases physiologiques permettant d’en arriver à concevoir les souvenirs perturbateurs sous un angle nouveau et avec moins de détresse, voire sans détresse.

Les connaissances actuelles relatives au fonctionnement du cerveau sont insuffisantes pour expliquer avec certitude les modes d’action du traitement EMDR… Toutes les hypothèses émises jusqu’à aujourd’hui ne peuvent être totalement réfutées ni totalement validées. Voici les hypothèses les plus communément admises :

1) L’EMDR ET LE SYSTEME DE TRAITEMENT DE L’INFORMATION (TAI)

Définition du T.A.I.
Le processus du «traitement adaptatif de l’information», présent chez tout individu, permet de résoudre d’une manière adaptée et pertinente les difficultés que nous rencontrons. Notre survie est sous- tendue par ce processus neuro- physiologique d’adaptation.

Lorsque tout se passe bien, nous assimilons et intégrons les nouvelles expériences. Grâce à cela, nous nous adaptons de la manière la plus adéquate possible à notre environnement. Tous les aspects utiles des expériences sont mémorisés, en d’autres termes appris, et restent disponibles pour nos futures décisions. Ils constituent des ressources psychologiques. Une nouvelle expérience est ainsi assimilée dans un réseau de mémoire préexistant, connectée avec des expériences similaires.

Lors d’un trauma, le processus de traitement de l’information peut- être perturbé
Pierre Janet (1859- 1947), dans « L’automatisme psychologique », expliquait déjà qu’à l’occasion d’un choc émotionnel, notre capacité à synthétiser les informations en provenance de nos expériences sensorielles pouvait être perturbé.

Selon le modèle de Francine Shapiro, l’information liée au traumatisme serait stockée de manière fragmentée (des images, des sons, des odeurs,…) au niveau cérébral, et ces différents fragments ne seraient pas reliés entre eux, ce qui empêcherait l’intégration (le «classement», «la digestion», la «synthèse») du trauma dans la mémoire.

Francine Shapiro observe que dans le fonctionnement normal, le cerveau est tout à fait capable de traiter des informations chargées émotionnellement, et elle postule l’existence d’un système de traitement d’information spécifique, traitant les souvenirs traumatiques (2/3 des personnes qui ont vécu un traumatisme unique moyennement intense peuvent digérer ce souvenir de manière spontanée sans aide thérapeutique). Ce système de Traitement d’Information Adaptatif (TIA) ne fonctionnerait pas chez certaines personnes.

Certains traumatismes bloquent le système de traitement de l’information
Lorsque les événements de la vie génèrent trop de perturbation émotionnelle, que ce soient des «grands» traumatismes (viol, accident, attentat, tremblement de terre…) ou des «petits» traumatismes (être humilié dans l’enfance, être le témoin de violentes disputes de ses parents, etc.), ce process de traitement de l’information ne fonctionne plus. Les conséquences négatives de ce dysfonctionnement sont souvent durables : syndrome de stress post-traumatique, troubles dépressifs, anxieux ou alimentaires, toxicomanies, troubles physiques variés, etc. On estime que le traumatisme est un blocage du traitement adaptatif de l’information.

Par ailleurs, ce modèle considère les situations actuelles génératrices de souffrance comme des réactivations d’un trauma passé, non résolu et non traité. Ainsi, l’angoisse qui étreint une victime de viol lorsqu’elle expérimente un rapport sexuel qu’elle a souhaité, est la conséquence de la réactivation involontaire du trauma initial.

Une mémorisation « anormale »
Quelques chercheurs estiment que ces traumas réactivés sont mémorisés d’une manière «anormale», «dysfonctionnelle», ce qui empêche le cerveau de les «digérer»: comme ils ne peuvent pas être rangés dans notre mémoire autobiographique, ils ne peuvent pas être convertis en souvenirs. Ces traumatismes peuvent nous envahir alors sans que nous le souhaitions (flash-back, cauchemars), ou ils continuent des se rejouer en nous inconsciemment (par des colères, des troubles alimentaires, des automutilations, etc.) : le passé continue d’agir dans le présent.

Le rappel d’un événement traumatique ramène fréquemment les sensations physiques éprouvées lors du trauma. Il semble que le traumatisme soit stocké dans une mémoire sensorielle, émotionnelle et motrice et non dans la mémoire narrative. Cela implique qu’une personne ayant vécu un trauma continue d’expérimenter des émotions, des sensations physiques, ou des mouvements involontaires liés au trauma, tout en étant parfois incapable (du fait d’une dissociation, d’une amnésie …) de les rattacher à un souvenir (je ne me rappelle pas d’une expérience qui aurait pu amener ces sensations, ces cognitions, ces mouvements involontaires…).

L’EMDR relance le système de traitement de l’information
L’EMDR permettrait de réinsérer l’événement traumatisant dans le processus de synthèse de la mémoire épisodique et de lui conférer le statut de souvenir révolu.

L’EMDR est fondé sur un modèle neurologique dans lequel la stimulation alternée des hémisphères cérébraux rétablirait un processus de remise en lien d’éléments de traitement de l’information (émotionnels, cognitifs, physiques) déconnectés par le l’événement traumatique. En d’autres termes, le process adaptatif de traitement de l’information pourrait être relancé par les stimulations bilatérales. Une fois réactivé, ce système traiterait de manière accélérée le matériel traumatique. Grâce à lui, les émotions négatives sont neutralisées et des informations adaptatives surgissent spontanément.

Apparemment, l’EMDR permet d’établir une connexion entre le réseau de mémoire qui contient le souvenir traumatique et les réseaux de mémoire porteurs des expériences adaptatives, «digérées», ayant un sens pour l’individu, constitutives de ressources psychiques.

L’accès aux réseaux de mémoire contenant ces souvenirs traumatiques pour les «retraiter» provoque une diminution voire une disparition des symptômes. En outre, l’EMDR permet de porter un regard différent sur le trauma, d’avoir de nouveaux insights, de mieux gérer ses émotions, et de changer la façon dont on se perçoit.

Les symptômes sont considérés comme des conséquences de l’événement traumatique, qui est la cause de la souffrance parce qu’il n’a pu être normalement élaboré, assimilé, traité et qu’il est resté, parfois pendant des années, figé, intact et actif, dans la psyché.

brain-scan

2) L’EXPOSITION ET LA THERAPIE EMDR

L’EMDR peut être comparée à l’exposition, technique utilisée en thérapie comportementale. En effet, l’EMDR se centre dans un premier temps sur le souvenir traumatique, avec ses affects et ses cognitions. Il est observé que le niveau de perturbation émotionnelle dans le traitement par l’EMDR diminue au prorata du temps de présentation du stimulus, de la même manière qu’on l’observe dans un traitement avec exposition. Si l’exposition peut être considérée comme un élément essentiel dans l’EMDR, quelques études prouvent que l’exposition seule ne suffit pas pour expliquer l’efficacité de l’EMDR:

  • Plusieurs études visant à comparer la thérapie EMDR et l’exposition attestent que l’EMDR offre les mêmes résultats que l’exposition, mais dans un temps moindre (par exemple l’étude de Vaughan de 1994, 4 séances d’EMDR contre 20h d’exposition).
  • L’interruption de l’exposition au moment où l’anxiété est à son paroxisme, ne conduit pas à une diminution de la souffrance émotionnelle, alors qu’avec l’EMDR, après chaque stimulation, on interroge le patient brièvement, et la désensibilisation se produit.
  • Généralement / habituellement il n’y a pas d’apparition de chaînes d’associations libres ou d’images spontanées lors de l’exposition, alors que c’est le cas avec l’EMDR. Le process d’associations libres n’est pas déclenché par la simple exposition alors qu’il l’est par l’EMDR

3) LES REM (Rapid Eye Movement – Mouvements oculaires rapides)

L’efficacité de l’EMDR proviendrait de la réactivation des mécanismes du sommeil paradoxal(durant laquelle se produisent les rêves et les REM). Cette hypothèse a été réexplorée par Stickgold (1998).

Notre cerveau utilise déjà les mouvements oculaires, la nuit, pour intégrer les informations enregistrées pendant le jour. Stickgold soutient que, au cours de la phase de sommeil paradoxal, lors du rêve, du matériel faiblement associatif est transféré, grâce à des mécanismes acétylcholinergiques, du néocortex à l’hippocampe (impliqué dans la formation de la mémoire à long terme).

Au contraire, pendant les autres phases du sommeil, du matériel fortement associatif de l’hippocampe est transféré au néocortex. Ce double transfert affaiblit la charge émotionnelle des souvenirs.

Le stress post-traumatique s’accompagne d’une perturbation du sommeil et du mécanisme acétylcholinergique, ce qui amoindrit la possibilité d’affaiblir ces associations fortes et de réduire l’impact émotionnel du trauma.

L’utilisation de l’EMDR générerait une production accrue d’acétylcholine, ce qui stimulerait la transmission d’informations du cortex vers l’hippocampe. Les stimulations bilatérales alternées favoriseraient un décodage des informations, des souvenirs, semblable à celui qui a lieu au cours du sommeil paradoxal.


EMDR une nouvelle approche psychothérapeutique par inrees
Video David Servan Schreiber / REM rapid eye movement

 

4) L’ATTENTION BIFOCALE, OU ATTENTION DOUBLE

L’EMDR utilise une méthode vieille comme le monde, l’attention bifocale. C’est- à- dire qu’à la fois, la personne repense à son expérience passée, parfois avec beaucoup d’émotion et à la fois elle considère ce qui se produit dans son corps, dans le moment présent, au cours de cette évocation. Cette « double attention », qui est aussi le fait de focaliser son attention à la fois sur ce qui se produit à l’extérieur de soi (par exemple, les doigts du thérapeute qui se déplacent) et à l’intérieur de soi (les images, les émotions et les sensations), contribuer ait au processus thérapeutique.

Ceci n’est pas original, puisque la méditation utilise le même procédé. Ce qui l’est davantage, c’est l’utilisation d’une stimulation bilatérale (de chaque coté du corps) alternée par des mouvements oculaires ou un toucher ou des sons, en même temps que la personne revit son problème.

5) MEILLEURE SYNCHRONISATION DES HEMISPHERES CEREBRAUX

Cette explication a été mise en exergue par Nicosa en 1994. Par l’activation alternée des deux hémisphères cérébraux, l’EMDR établirait une meilleure synchronisation entre ces derniers, provoquant ainsi l’assimilation du souvenir traumatique. Plus précisément, la SBA favoriserait une synchronisation d’une activation et d’une inhibition dans les réseaux neuronaux des hémisphères droit et gauche qui fonctionnaient, avant la SBA, de manière plus isolée. Cette synchronisation donnerait lieu à une intrication des éléments rationnels et émotionnels et transformerait l’expérience du souvenir. Ces restructurations créeraient des connexions avec de nouvelles associations (/avec des réseaux de neurones liés à) des solutions, à des ressources mémorisées dans le cerveau. Ainsi, les souvenirs des traumas sont «réécrits» et les émotions qui y sont liées, atténuées voire effacées.

6) ACTIVATION DU SYSTEME PARASYMPATHIQUE (avec pour conséquence un changement des liens entre cognitions et émotions)

  • Les SBA ralentissent le rythme cardiaque et diminuent la conductance de la peau (moins le niveau de stress est élevé, moins la conductance de la peau est grande). La relaxation ainsi générée active le système parasympathique (qui a pour neurotransmetteur l’acétylcholine) et rend possible l’assimilation des souvenirs traumatiques.
    (Au contraire, l’adrénaline, due à l’angoisse du souvenir traumatique, active le système orthosympathique et empêche cette intégration).
  • La non-intégration du souvenir douloureux, son impossible élaboration, résulterait, d’une opposition entre les réflexes de survie, qui génèrent la production d’adrénaline et actionnent le système orthosympathique, en cas de danger ; et le processus de traitement de l’information, qui requiert de la détente et donc l’activation du système parasympathique.
    L’intégration de l’information relative à un souvenir traumatique ne pourrait jamais se faire puisque dès que le système parasympathique est réactivé, en l’absence de mémoires comparables déjà intégrées et traduites en mots, son évocation entraîne un vécu de détresse et donc une nouvelle production d’adrénaline.
    Selon cette conceptualisation, la capacité de penser (ainsi l’accès aux cognitions) est subordonnée à l’état émotionnel de l’individu. Ainsi, la terreur sidère la pensée, la tristesse accompagne les pensées sombres. . .
  • Le système parasympathique cholinergique est activé par les stimulations bilatérales alternées (oculaires, auditives ou tactiles) (Stikhold 2002). Cette hypothèse est confirmée par l’étude des modifications neurovégétatives qui ont lieu pendant un traitement EMDR (Aubert-khalfa et al. 2008, Elofsson et al. 2008). Cette libération d’acétylcholine génère une baisse de la perturbation émotionnelle liée au souvenir et favorise des associations à des éléments cognitifs ; en d’autres termes, elle rétablit le processus de pensée (qui était limité du fait des trop fortes émotions). Ainsi au fur et à mesure des séries de stimulations, le souvenir du traumatisme est associé, à une émotion de plus en plus faible et par conséquent à des cognitions plus positives. A l’issue du traitement, le souvenir du trauma cesse d’être générateur de souffrance : il est abordé avec une neutralité affective.

Conclusion : Les quelques hypothèses présentées ci- dessus ne suffisent pas à expliquer la manière précise dont fonctionne l’EMDR. De nombreuses recherches continuent d’être menées actuellement pour comprendre son mode d’action.